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vue prise du nord-ouest en 2016

vue prise de l'est 2019


HISTORIQUE

ANNÉE 2010

 Tout commença en 2010. Je venais de retrouver les légos de mon enfance et me souvenais, avec un brin de nostalgie, que je les avais adorés des années durant avant de me résoudre, en pleine adolescence, à les mettre de côté pour m’adonner à des loisirs que je jugeais alors plus présentables en société. Parmi les dizaines de constructions que j'avais réalisées, c’étaient mes villes miniatures que j'avais préférées. Chacune d'entre elles m'avait fait voyager dans un monde imaginaire où j'aimais à me complaire et dont, quand le soir venu il fallait bien ranger, je ne me séparais qu'à contrecœur. Ce jour de 2010, en fouillant dans cette énorme caisse contenant des milliers de pièces en plastique multicolore, je sentis tout de suite que j'avais envie de m'y remettre. Spontanément, comme je l'avais fait durant mon enfance sans le formuler en termes arithmétiques, je sus, pour donner de l'ampleur à ma future ville car c’était une ville que je comptais bâtir, que j'allais travailler au millième. Un millimètre équivaudrait à un mètre. Une brique de quatre tenons sur deux (ces petites protubérances rondes frappées du sigle de la marque) aurait une longueur approximative de 30 mètres, une largeur de 15 mètres et une hauteur de 10 mètres, soit l'équivalent d'un petit immeuble de trois étages comme on en trouve dans la plupart des banlieues. En choisissant cette échelle, je savais, moi qui suis très sensible à la beauté des cités du vieux continent, que je n'allais pas réaliser une ville européenne. L'attrait des villes européennes ne réside pas dans leur gigantisme et je craignais qu’au millième le résultat ne fût trop insignifiant. Je m’aperçus quelques années plus tard, en découvrant sur la toile une maquette du centre-ville de Copenhague faite à cette échelle, que je n’avais pas eu tort. Aussi réussie cette maquette me semblât-elle de prime abord, je ne pus m’empêcher de considérer que la prouesse était davantage d’ordre technique qu’esthétique. Malgré les trésors d’ingéniosité déployés par son bâtisseur pour la réaliser, ne fût-ce que pour le tracé des rues et des canaux dans un milieu où l’angle droit fait figure d’exception, les différents immeubles, pris séparément, manquaient véritablement d’envergure. À bonne distance, on était stupéfait par le réalisme du travail accompli mais, dès qu’on regardait les clichés rapprochés, on ne voyait plus, tout en concédant qu’il n’y avait sans doute aucun moyen de parvenir à un résultat plus satisfaisant, que les innombrables imperfections qu’ils recélaient, que ce fût au niveau des immeubles d’angle, des arrière-cours, des voies ferrées ou des raccords entre les différents quartiers. Souhaitant, pour ma part, donner du relief à ma future maquette, je prévis tout de suite de construire en hauteur et d’opter pour un grand nombre de gratte-ciels. Ma cité adopterait donc la silhouette d'un centre-ville états-unien, serait dépourvue de zones pavillonnaires (on ne lutte jamais assez contre l'étalement urbain), serait ponctuée de gratte-ciels soviétiques (ces immeubles érigés sous Staline que j'avais découverts avec émerveillement durant mon enfance) et, en raison de l'omnipotence de l'angle droit en légotique, serait tracée au cordeau et ne tenterait pas, ne disposant que de briques carrées pour sa construction, de donner l'illusion de la courbe. Ne doutant que très rarement de moi-même, je considérai sur-le-champ qu'il s'agissait d'un concept irréprochable.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Je courus dans la jouetterie la plus proche où je dénichai seize plaques grises (de 38 centimètres de côté) devant constituer le socle de ma future ville qui aurait donc une superficie, au millième, de 2,3 kilomètres carrés. Abasourdi par le montant de la facture à payer (240 euros pour 16 plaques en plastique dont le coût unitaire de production doit revenir à moins de 10 centimes), je faillis, un quart de seconde, renoncer à mon projet. Cela n'aurait pas été raisonnable. Ne possédant pas de voiture, vivant dans une ville où les loyers sont encore très abordables, n'ayant aucun penchant pour les substances toxiques, qu'elles soient licites ou non, et ne faisant jamais de cadeaux, tant à Noël qu'aux anniversaires, je n'avais aucune raison de me refuser ce petit plaisir. Je pris ma respiration, sortis ma carte bleue, réglai et ouvris, le jour même, le plus grand chantier de l'histoire de l'humanité.

Pour que ma ville parût plus dense, je pris la décision que la largeur de mes avenues n’excéderait pas les six tenons, soit exactement 47,5 mètres. Cela peut sembler peu pour une ville aux prétentions de métropole mais je ne voulais pas avoir de grands espaces vacants entre mes immeubles, et ce d'autant moins que je ne disposais pas alors des pièces nécessaires à l’asphaltage des chaussées et au dallage des trottoirs. Pour ceux qui ont du mal à se figurer ce que cela peut représenter, 47,5 mètres sont approximativement la largeur de la perspective Nevski à Saint-Pétersbourg, de l’avenue Gorki à Moscou, de l’avenue Lénine à Minsk, de l’avenue des Princes électeurs à Berlin, de la promenade des Anglais à Nice ou du boulevard Richard Lenoir à Paris. Ce sont des proportions qui n’ont donc rien d’excessif et restent très en deçà des 150 mètres de l’avenue du Neuf Juillet à Bonair, des 140 mètres de l’avenue Foch à Paris, des 130 mètres de l’avenue Tongil à Pyongyang ou des 90 mètres du boulevard de l’Unification à Bucarest. Ce ne fut que plusieurs années plus tard, lorsque je finis par obtenir les pièces qu’il me fallait pour asphalter mes rues, daller mes trottoirs et engazonner mes platebandes, que j’entrepris la percée d’avenues plus larges. La première d’entre elles atteignit les huit tenons, ce qui fait 63,5 mètres à mon échelle, soit un peu moins que l’avenue des Champs-Élysées à Paris ou que la perspective Kalinine à Moscou mais un peu plus que le passage de la Grâce à Barcelone.    

Je pris aussi la décision, pour me faciliter la tâche lors des opérations de rangement ou d’installation, qu’aucune de mes constructions n’empièterait sur une autre plaque que la sienne et ce ne fut qu’en de très rares occasions qu’il m’arriva, par la suite, de déroger à cette disposition que je ne regretterai jamais d’avoir prise. J’aurais pu choisir un système modulaire qui, permettant d’agencer à sa guise les différentes parties d’un tout, est très populaire chez les légobâtisseurs comme je le découvrirai plus tard, mais cette option n’effleura pas mon esprit et c’est peut-être une chance car, me connaissant, j’eusse  été tenté de l’adopter et n’eusse pas manqué par la suite de déplorer ses deux principaux inconvénients : l’uniformité se dégageant de la répétition à grande échelle d’une même structure et l’impossibilité, ne disposant plus que de pièces indifféremment orientables et parfaitement interchangeables, de reconstituer l’ensemble de la ville sans indications très précises.     

Une fois ces deux principes arrêtés sur la largeur des rues et l’implantation des immeubles, je me lançai dans les travaux. Je commençai par la préfecture de police et le siège de la Télévision Publique Nationale - et ceux qui décèleront là ma vile tentative de contrôler les corps et les esprits seront envoyés sans autre forme de procès dans le goulag le plus proche -, érigés tous les deux en style stalinien (tant qu’à faire) sur le modèle de l’hôtel Ukraine à Moscou et devant conserver au cours des années, malgré les nombreuses modifications à venir, leur silhouette générale. Je poursuivis par la construction des gares du Nord et de l’Est qui arborèrent toutes les deux des façades d’un ravissant vert pâle. Je me servis de dalles noires pour les quais et de grilles grises pour les voies ferrées et fus, une fois n’est pas coutume, tout à fait satisfait du résultat. D’ailleurs, malgré les deux reconstructions dont bénéficièrent ces  gares, la première en 2012 puis la seconde en 2015, elles conservèrent leur grande halle, leurs longs quais et leurs voies ferrées d’origine. Puis vinrent la construction d’une trentaine de gratte-ciels dans le centre-ville et l’aménagement, aux alentours, de zones résidentielles à l’habitat semi-ouvert inspirées des quartiers érigés en damier aux lendemains de la guerre et jusque dans les années 60 dans pratiquement toutes les villes des pays communistes (comme le quartier Lomonossov à Moscou, le quartier de la Victoire à Léningrad, le quartier de Poruba à Ostrava ou le quartier de Reutershagen à Rostock) et même, dans une moindre mesure, dans certaines villes des pays capitalistes ravagées par les bombardements comme au Havre, à Brest, à Caen, à Bremerhaven ou à Rotterdam. Les îlots formés par ce mode de construction semi-ouvert respectent la trame des rues, ce qui confère de l’urbanité à la ville, mais les immeubles, même s’ils ne sont espacés que de quelques mètres, ne sont pas contigus et entourent une vaste zone pouvant accueillir des espaces verts, des aires de jeu et des bâtiments publics de faible élévation, cette faible élévation permettant de dégager la vue et d’aérer un ensemble restant néanmoins densément peuplé. Si d’ailleurs ce style d’habitat, après avoir été délaissé à l’époque des grands ensembles est redevenu à la mode dans pratiquement tous les pays, c’est sans doute en raison de son échelle beaucoup plus humaine.

Ensuite, constatant que je disposais à la fois de poutrelles noires pour l’aménagement de voies ferrées aériennes et de briques arrondies translucides pour la construction de stations, j’entrepris le percement d’une première ligne de métro traversant le centre-ville du nord au sud. Je regrettais que mes stations, ne mesurant que 30 mètres de long, fussent si petites mais j’imaginais qu’il s’agissait d’un métro automatique aux rames certes très courtes mais très fréquentes comme il en existe à Rennes, à Lille ou à Lausanne. J’aurais bien aimé qu’on vît circuler quelques rames sur les viaducs de cette première ligne de métro, mais à mon échelle, elles auraient eu la taille d’une allumette et je ne crois pas qu’il y ait en légotique des pièces de cette taille. Enfin, j’aménageai au milieu de mon quartier d’affaires un parc qui, faute de dalles vertes pour représenter ses pelouses, fit triste mine pendant de longues années, ressemblant davantage à un terrain vague qu’à un jardin verdoyant.  

Hélas, je m'aperçus dès les premières heures que le résultat de mon travail ne me satisferait pas. N'ayant ni dalles, ni tuiles pour couvrir mes édifices, mes alignements d'immeubles dépourvus de toiture n'offraient aux regards qu'un immense tapis parsemé d'innombrables pustules colorées. Compte tenu de l'échelle que je m'étais fixée, c'était particulièrement hideux. L'ensemble était en outre beaucoup trop bigarré. Les couleurs vives dominaient très nettement et ma cité naissante ressemblait davantage à l'étal d'un confiseur ambulant qu'au dessein d'un grand architecte minimaliste. La seule chose qui me donnât quelque satisfaction était cette impression d'étendue qui se dégageait de cet agglomérat de formes et de couleurs. Je repartis dans le magasin de jouets où j'appris que les pièces dont j'avais besoin n'étaient pas en vente, consultai le site du fabricant où je vis qu'il était certes possible de les acquérir mais pour un prix faramineux compte tenu des quantités dont j’avais besoin et finis, la mort dans l'âme, par abandonner l'idée de construire une maquette tant soit peu présentable.

  

ANNÉE 2011

L’année suivante, en 2011, j’appris par hasard qu’un magasin de mon enseigne préférée avait ouvert ses portes dans l’avenue la plus commerçante et qu’il était possible d’y acheter les pièces de son choix. Je m’y rendis sur-le-champ et compris que j’allais pouvoir me remettre au travail. Il y avait, parmi toutes les pièces proposées, des dalles rouges couvrant une surface de quatre tenons dont la couleur ne m’enchantait pas mais qui devaient me permettre de cacher toutes ces épouvantables pustules qui défiguraient ma ville. J’avais remarqué, quelques temps plus tôt, en observant les images satellitaires des grandes villes de Chine et de Corée au cours de l’un de mes innombrables voyages virtuels, qu’un grand nombre de bâtiments, notamment dans les zones d’activités, étaient couverts de toits bleus, verts et même rouges, ce qui acheva de me convaincre. J’en pris tout de suite un grand gobelet qui, pour une quinzaine d'euros, devait en contenir un bon millier. Et ce fut ainsi que, de gobelet en gobelet, j’eus vite fait de doter ma ville de toitures décentes et de la délivrer définitivement de son acné juvénile. Dès lors, j’eus la certitude que ma cité naissante était promise à un bel avenir et qu’elle ne me décevrait plus. Quand je regarde aujourd’hui les clichés de cette époque, j’avoue avoir quelques difficultés, pour user d’un léger euphémisme, à m'expliquer les raisons d’un tel optimisme. Pour tout dire, qu’il me fût possible de fonder quelque espoir sur un ensemble aussi disgracieux reste à ce jour un mystère insondable. Je ne savais pas alors qu’il y avait, de par le vaste monde, des milliers d’autres légobâtisseurs et qu’il suffisait de naviguer quelques secondes sur la toile pour tomber sur leurs œuvres. Je considère aujourd’hui que ce fut une chance que je n’en susse rien car l’indéniable supériorité de leurs réalisations sur mon bricolage infantile n’eût pas manqué de me décourager à jamais. Cela dit, je n’ai jamais été, malgré mon indéfectible inclination pour elle, béat d’admiration devant ma ville et j’ai toujours eu, très présente à l’esprit, une longue liste de travaux d’embellissement à réaliser dans les plus brefs délais pour la rendre plus présentable.

Pour revenir à cette année 2011, les quatre entreprises me semblant alors les plus prioritaires étaient la réfection de toutes les façades aux couleurs trop tapageuses, la reconstruction des gratte-ciels les plus bariolés, la pose de toitures sur les petites surfaces auxquelles mes nouvelles dalles rouges de quatre tenons ne convenaient pas et l’aménagement de la voirie pour mes malheureux habitants.

La première opération, qui consistait donc à ravaler les façades des immeubles d’habitation, fut étrangement la plus facile à conduire même si je n’en vins à bout que l’année suivante. Pour éviter les bariolages intempestifs, je pris d’abord la décision de répartir les différents quartiers résidentiels par couleur (bleu au nord-ouest, vert au nord, blanc au nord-est, jaune au sud-est et rouge au sud-ouest). Malgré tous mes efforts, il me fallut bien reconnaître, une fois réalisés ces premiers réaménagements, que la vue d'ensemble restait une souffrance pour toute pupille délicate. Grâce à l’acquisition de quelques milliers de briques striées grises d’un tenon sur deux (les gobelets ronds du magasin où je me fournissais pouvaient, pour une quinzaine d’euros, en contenir 500 en vrac ou 700 si l’on avait la patience de les empiler consciencieusement), je pus flanquer chacun de mes immeubles d’habitation de deux travées de couleur terne, qui, malgré le caractère très improbable de cet aménagement lorsqu’il est reproduit sur l’ensemble des zones résidentielles d’une seule et même agglomération, atténuait la domination des rouges, des bleus, des jaunes et autres verts. Il n’est pas rare en effet qu’un immeuble soit doté de travées de couleur distincte mais ce sont généralement les cages d’escalier et celles-ci ne se situent pas aux extrémités. Peu importe. Aujourd’hui, alors que les couleurs vives ont grandement disparu de ma ville et que mes immeubles d’habitation revêtent généralement des façades blanches, je continue de conserver ces travées latérales grises auxquelles je me suis attaché et qui, en quelque sorte, sont devenues le trait distinctif de la majeure partie de mes quartiers résidentiels. Je me résolus ensuite à remplacer toutes les briques de couleurs vives par des briques blanches. Cette opération s’avéra plus délicate. Comme il n'était pas question que je courusse à ma ruine en achetant de grosses briques rectangulaires n'entrant qu'en petit nombre dans les gobelets ignominieusement ronds du magasin où je me fournissais, ce furent mes élèves, mes collègues, mes voisins, mes amis et mes neveux qui, contre la promesse d'un logement de prestige dans l'immeuble de leur choix, m'approvisionnèrent en fouillant leur grenier ou en rouvrant leur coffre à jouets. Les arrivages n'étant pas toujours très réguliers, ni d’ailleurs de la meilleure qualité, cette dernière transformation s'opéra avec beaucoup plus de lenteur mais, comme je le disais précédemment, je finis par en venir à bout. Quelques années plus tard, profitant de l’acquisition d’un lot de briques flambant neuves, je pus remplacer toutes les pièces jaunies, rayées voire ébréchées qu’on m’avait alors refourguées, ce qui fait que ma ville, même observée à la loupe, se présente aujourd’hui sous son meilleur jour.

La seconde opération, qui consistait à reconstruire les gratte-ciels les plus fantaisistes, fut, ne sachant quelle stratégie opérer et choisissant à plusieurs reprises d’en changer, un long processus de maturation qui, aujourd’hui, plusieurs années plus tard, n’est toujours pas achevé même si les progrès réalisés sont indéniables et que je considère certaines de mes tours comme assez réussies. Je n’imaginais pas alors, mon esprit critique se mettant souvent en veille lorsqu’il se dirige vers ma petite personne, qu’aucun de mes gratte-ciels d’origine, tant ils étaient laids, ne survivrait aux renouvellements des années à venir. Quand, en 2011, apparurent dans le magasin où je m’approvisionnais les premières briques translucides, je me convainquis que mes gratte-ciels, pour être plus réalistes, devaient gagner en brillance et en transparence. Et ce fut ainsi que, de gobelet en gobelet, j’acquis quelques milliers de ces pièces que j’insérai tant bien que mal dans la plupart de mes gratte-ciels. Je sais aujourd’hui, pour des raisons que j’expliquerai ultérieurement, que ce n’était pas une bonne idée mais je pensais alors, même si le fruit de ces nouvelles transformations ne me faisait pas bondir de joie, qu’il fallait persévérer dans cette voie pour obtenir les résultats escomptés.

La troisième opération, qui consistait à trouver des toitures adéquates pour toutes les surfaces auxquelles mes dalles rouges ne convenaient pas, soit que ces surfaces fussent inférieures à quatre tenons comme c’était le cas pour mes immeubles aux nombreux retraits inspirés des architectures art-déco ou néoclassique, soit qu’elles fussent certes un multiple de quatre tenons, comme c’était le cas pour mes gratte-ciels modernistes, mais pour lesquelles la couleur rouge, a-t-on jamais vu un gratte-ciel au toit rouge? n’était pas envisageable, fut un long calvaire qui ne prit fin qu’en 2016 lorsque j’obtins en quantité suffisante auprès de la maison mère les pièces de mon choix pour un prix  défiant toute concurrence, ce dernier point se devant d’être souligné car je n’ai jamais voulu dépenser trop d’argent pour ce loisir d’adulte attardé. En attendant l’avènement du pays de cocagne, il me fallut faire avec ce que j’avais et j’avais très peu. Je ne disposais pour toutes ces surfaces à couvrir que de trois types de pièces dont aucune ne me satisfaisait. Il y avait les minidalles translucides rouges d’un unique tenon, les grilles grises ou blanches de deux tenons, et les plaques décentrées noires de deux tenons, ces pièces dénommées «jumper» en anglais ou «azmep» (aus zwei mach eins Plättchen) en allemand permettant de décaler d’un demi-tenon les briques les surmontant et auxquelles je décide, puisqu’il faut bien les appeler d’une façon ou d’une autre, d’attribuer le plus arbitrairement possible le nom de «décaleur». Je trouvais les premières pièces, les dalles translucides rouges, beaucoup trop brillantes, surtout lorsqu’elles reposaient sur des surfaces claires qui renforçaient leur rougeoiement, mais elles avaient l’indéniable avantage de couvrir toutes les surfaces, même les plus petites. Aussi, pris-je le parti de m’en servir en me disant qu’il s’agissait en réalité de panneaux solaires. Je me servis aussi, faute de mieux, des grilles pour les toitures d’un grand nombre d’immeubles. Le résultat ne m’enchantait pas, surtout lorsqu’elles reposaient sur des briques claires dont la couleur transparaissait mais je me disais qu’il ne s’agissait que d’une solution temporaire. Quant aux décaleurs noirs, leur emploi me parut brièvement une bonne idée mais je finis vite par y renoncer, ne trouvant pas de fonction plausible à leur tenon central évidé qui me donnait de l’urticaire dès que mes yeux tombaient sur eux. Bref, je ne retins que les minidalles translucides rouges et les grilles grises et blanches qui, pour un résultat très mitigé, furent bientôt omniprésentes dans ma ville.

Quant à la quatrième opération, qui consistait à doter ma ville d’une voirie digne de ce nom pour que mes malheureux administrés n’eussent plus à circuler sur de la terre battue, ce qui signifiait, pour être plus précis, qu’il me fallait asphalter mes rues, daller mes trottoirs et enherber mes espaces verts, elle resta prioritaire quelques années supplémentaires et ce ne fut qu’en 2017, comme nous le verrons ultérieurement, que le problème fut définitivement réglé.

Très soucieux, comme Eugène Haussmann à Paris ou Carlo Rossi à Saint-Pétersbourg, d'ouvrir des perspectives et de les refermer sur des réalisations prestigieuses, et raisonnablement satisfait de mes deux premiers gratte-ciels de style néoclassique soviétique communément appelé stalinien, (il s’agissait de la préfecture de police et du siège de la Télévision Publique Nationale), je pris la décision d’en construire quatre autres dans le même style et de leur réserver des emplacements de choix. Ce fut ainsi que l’hôtel de ville ouvrit l’avenue de la République qui longea plus au sud l’Académie des Sciences, que le Grand-Hôtel referma l’avenue de la Liberté qu’ouvrait la gare du Nord et que les Archives nationales refermèrent l’avenue de la Révolution qu’ouvrait la préfecture de police.

 

ANNÉE 2012

L’année suivante, en 2012, je conduisis plusieurs opérations de front. Pour donner plus de relief et de réalisme à ma ville, je pris la décision d'augmenter le nombre de gratte-ciels et de poursuivre la réfection de tous ceux qui me semblaient trop laids ou trop extravagants. Je risquais au passage de voir s'installer la monotonie mais je me disais, en observant la silhouette répétitive des grandes métropoles actuelles, que je gagnerais en réalisme ce que je perdrais en diversité. Continuant sur ma lancée de l'année passée, alors que je faisais fausse route comme je l’ai évoqué précédemment, je recourus massivement aux briques translucides beiges, vert bouteille et incolores pour que mes gratte-ciels parussent moins monolithiques. Et ce fut ainsi qu’ils se retrouvèrent de plus en plus constitués d’une succession de strates, les premières opaques en briques noires, grises, beiges ou blanches que j’assimilais à de la pierre et les secondes transparentes en briques translucides beiges, vertes ou incolores que j’assimilais à du verre. Tout cela manquait cruellement de réalisme à l’échelle où j’opérais mais, quand, traversé par un moment de lucidité, il m’arrivait de m’en rendre compte, je ne voyais pas comment faire autrement pour donner plus de vraisemblance à mes gratte-ciels.

Toujours en quête de réalisme, je poursuivis le remplacement de toutes les briques de couleurs vives (rouge, vert, bleu, jaune, orange et j'en passe) par des briques de couleurs ternes (blanc, gris clair, gris foncé, noir, marron, beige clair et beige foncé), sauf pour certains immeubles d'habitation qui me semblaient réussis et qui n'avaient donc pas besoin d'être modifiés. Ce fut ainsi que les gares du Nord et de l’Est perdirent leurs façades vert pâle, qui me rappelaient chaque fois que mes yeux s’attardaient sur elles les couloirs d’un grand nombre d’édifices publics en Union Soviétique, et se virent dotées de façades grandement vitrées. Je m'étais fixé, l’année précédente, pour objectif prioritaire de débarrasser ma ville de tous ses excès de couleur et je crois pouvoir dire, en regardant les clichés de cette époque, que c’est en 2012 que j’y parvins.

Je découvris, quelque temps plus tard lors d’un voyage virtuel à Kiev, un complexe immobilier au nom risible, dans un pays où la majorité des gens ne parle pas l’anglais, de «Comfort Town» et dus me rendre à l’évidence que tout ce que j’avais banni de ma ville bien-aimée par manque supposé de véracité existait bel et bien (je serais tenté de dire existait moche et mal) dans le monde réel en une version bien plus caricaturale encore. Se juxtaposant sur une cinquantaine d’hectares dans la banlieue de Kiev, les grands immeubles de ce quartier, tous unicolores mais arborant chacun une des couleurs de l’arc-en-ciel, ressemblaient à des cubes découpés dans du polystyrène tant ils étaient lisses et uniformes. L’impression d’irréalité était renforcée par le fait que les toits revêtaient exactement la même couleur que les façades, comme si chacune des pièces de ce jeu de construction à la facture trop sommaire avait été plongée de la cave aux combles dans un unique pot de peinture. Il me sembla, en contemplant stupéfait ce vaste ensemble posé comme un ovni dans les faubourgs de la ville, que ses maîtres d’œuvre avaient sonné le glas de toute architecture et de tout urbanisme, de toute architecture parce que tout, au mépris de toute règle, devenait possible et de tout urbanisme parce que tout, au mépris de tout voisinage, l’était aussi. Ce qui venait de me choquer pour la couleur allait m’indigner quelque temps plus tard pour la forme. Je découvris, en naviguant sur la toile, l’œuvre d’un légobâtisseur qui suscita mon intérêt parce qu’elle était construite à la même échelle que ma ville, ce qui n’arrive pas si souvent. Elle représentait un autre complexe immobilier constitué, pour sa part, d’une trentaine de barres d’immeuble de six étages, toutes identiques, posées pêle-mêle les unes sur les autres en formant des motifs hexagonaux et pouvant s’empiler à certains endroits sur quatre niveaux pour atteindre une élévation de 24 étages. Cela ne manquait ni d’originalité ni d’astuce mais je ne pus m’empêcher de penser qu’il valait mieux que tout cela restât à l’état de maquette ne doutant pas un instant que le charme de cet inoffensif amusement se transformerait en un irrémédiable désastre si ce projet venait à voir le jour. Lorsque j’appris, en lisant les commentaires, que cet ensemble existait bel et bien dans la ville de Singapour et que son concepteur avait même reçu un prix pour cette réalisation qu’il avait baptisée l’«Entrelacement», ma stupéfaction fut à son comble. N’en croyant pas mes yeux, je consultai immédiatement les nombreuses photos de cet ensemble, et bien qu’il se fût agi d’une résidence luxueuse impeccablement entretenue avec ses gazons proprets, ses bosquets soignés, ses terrasses fleuries et ses piscines turquoise, j’eus la chair de poule en les regardant. Ma réaction fut et reste épidermique. Tout m’agresse et me heurte dans cet assemblage et je pense, même si ce faisant je me facilite honteusement la tâche, qu’il n’est plus nécessaire de se creuser la tête à la recherche d’arguments convaincants pour justifier sa répulsion quand le rejet est à ce point physique. D’ailleurs, puisque chacun peut pondre ce que bon lui semble sans la moindre considération pour son environnement, je propose, ne voulant pas être en reste, de construire un immeuble en forme d’aspirateur, de bidet ou de cafetière aux façades caramélisées, aux toits couverts de poils de chameau, faisant pouët-pouët quand on le longe et s’illuminant de rose quand on en franchit le porche. On le placerait à proximité du Palais des Doges, de l’hôtel de Soubise ou du Pont Charles IV et tout le monde ne parlerait plus que de lui. Je serais enfin célèbre et vivrais dans le luxe et la débauche. Mais cessons là cette digression et revenons à nos moutons.

L'arrivée de dalles beige foncé fut l'événement le plus marquant de cette année 2012. Grâce à elles, je pus remplacer, à coups de gobelets de 15 euros pour un millier de pièces, les toitures rouges des immeubles d'habitation qui, pourtant, ne dataient que de l’année précédente. Seul un certain nombre d'édifices publics comme les écoles et les magasins d'alimentation conservèrent pour lors leur toiture originelle, ce qui permettait de les identifier plus aisément. Cette opération fit que je me retrouvai avec plusieurs milliers de dalles rouges au rebut. Je sus tout de suite que je n’en trouverais jamais le moindre usage et il s’avéra que je ne m’étais pas trompé. Contrarié d’avoir dilapidé des dizaines d’euros pour toutes ces pièces devenues soudainement inutiles, je finis, pour tenter de me consoler, par me remémorer la longue liste des vains achats que j’avais faits tout au long de ma vie, des films dont je n’avais vu que les premières images aux livres dont je n’avais lu que les premières pages en passant par les vêtements jamais portés, les outils jamais utilisés et les produits de beauté jamais appliqués. Cette longue liste, loin de me rassurer, acheva de me déprimer pour toute une journée. Je me souviens, à ce propos, d’un livre intitulé les «Bienveillantes» dont j’avais lu tant d’excellentes critiques que j’avais cédé à la tentation de l’acheter malgré la gravité de son sujet qui, traité par un freluquet n’y connaissant rien – n’oublions pas qu’il se met dans la peau d’un personnage ayant grandi à une autre époque que la sienne et dans un environnement culturel dont il ne sait strictement rien - risquait fort de m’exaspérer pour son manque inévitable de vraisemblance. Je n’eus pas le loisir d’en juger car j’abandonnai la lecture de cet indigeste pavé dès la cinquantième page tant le style, et encore le mot est-il trop élogieux pour qualifier ce que j’avais sous les yeux, était calamiteux. Moi qui ai passé plus de la moitié de ma vie en Allemagne et dont l’allemand est bien meilleur que le français de ce monsieur, jamais je n’oserais publier un texte dans mon pays d’accueil sans l’avoir fait corriger, recorriger et rerecorriger par des gens dont je saurais qu’ils ont une parfaite maîtrise de leur langue maternelle. En comparaison, les laborieux écrits d’Amélie Nothomb, dont je dis du mal à qui veut bien l’entendre, accédaient au rang de littérature. Lorsque, quelques jours plus tard, ne souhaitant ni le garder ni l’offrir, je mis le livre à la poubelle, je ne pus m’empêcher de penser à toutes les briques et les dalles que j’aurais pu m’offrir et à tous les gratte-ciels que j’aurais pu rénover si je ne l’avais pas acheté. Mais cessons-là cette seconde digression et revenons à nos moutons de nouveau délaissés.

Dès le début de l’année, pour densifier mes pâtés de maisons au milieu desquels les terrains vagues régnaient en maîtres, je pris la décision de les doter de groupes scolaires et de magasins d’alimentation et m’inspirai, pour les réaliser, des écoles polytechniques et des supermarchés construits par centaines sur le même modèle du temps de la RDA. N’ayant que des dalles de couleur beige ou rouge à ma disposition, je décidai de les coiffer de rouge pour les différencier des immeubles alentour. Je conçus, par la suite, d’autres édifices publics comme des maisons de retraite, des centres multiservices, des piscines, des théâtres et même des gymnases qui vinrent s’adjoindre aux écoles. Mes immeubles d’habitation comptant tous de six à douze étages, je voulus aussi, pour rompre un peu la monotonie de mes quartiers résidentiels, doter ma ville de tours d’habitation d’une vingtaine d’étages. Après de nombreuses tentatives toutes plus infructueuses les unes que les autres, je finis par reprendre en l’améliorant un prototype que j’avais conçu en 2010 et dont il n’y avait que cinq exemplaires dans toute ma ville. Il s’agissait d’un immeuble bicolore à dominante blanche puisant son inspiration dans les doubles tours d’habitation qui furent érigées à partir des années 70 dans toutes les villes de la RDA pour mieux marquer la silhouette des nouveaux quartiers résidentiels et qui portaient, dans la nomenclature des immeubles préfabriqués de ce pays, la très poétique appellation de «WHH GT 18/21» étant l’abréviation de la non moins poétique dénomination  «Wohnhochhaus  Großtafelbauweise mit 18 oder 21 Stockwerken» ce qui signifie: tour d’habitation préfabriquée de 18 ou 21 étages. Toutes ces tours, que j’ai baptisées plus prosaïquement de «TH1» pour tour d’habitation de type numéro 1 (il y aura plus tard des barres d’habitation), survécurent aux nombreux remaniements des années à venir, et restent, même si, entre temps, de nouveaux prototypes furent conçus (TH2 en 2016, TH3 en 2018 et TH4 en 2019), avec une cent cinquantaine d’immeubles, le modèle le plus répandu parmi mes tours d’habitation. Enfin, et ce furent les quatre plus grands aménagements de cette année, je construisis, au bout de l’avenue de la Résistance, la première aérogare de mon aéroport, de part et d’autre de la station Flambeau sur la ligne A du métro, mon premier centre commercial, à proximité de la station Partisans sur la même ligne de métro, l’Assemblée nationale et au bout de l’avenue de la Paix, pour fermer la perspective qui partait de la gare de l’Est, la Cour des comptes. Ainsi, surpassant la ville de Moscou qui n’en compte que sept, Microville se retrouva dotée de huit gratte-ciels de style néoclassique stalinien ou comme disent les Allemands pour railler la surcharge ornementale de ces immeubles qui sont l’antithèse des cartons à chaussures érigés à la même époque dans les pays de l’Ouest, en «style confiseur» (Zuckerbäckerstil) qu’on pourrait traduire en français, pour être plus mordant, par «style tarte à la crème».

 

ANNÉE 2013

Quand je regarde les clichés des trois années allant de 2013 à 2015, je considère que l'aspect général de ma ville, malgré l'augmentation continue de sa surface, l'acquisition de milliers de nouvelles pièces et l'exécution de centaines d'heures de travail, n'évolua pas de façon significative ce qui, je l’avoue, ne manque pas de m’étonner. Sans doute est-ce dû au fait qu’il n’y eut pas de transformations suffisamment marquantes au cours de ces années. Pour revenir à l’année 2013, je poursuivis, au cours des premier mois, les travaux de réfection et de consolidation des gratte-ciels existants. Nombreux d'entre eux, puisque je ne voulais pas gaspiller les briques dont je disposais, étaient creux, donc très fragiles et s'écroulaient dès la moindre secousse sismique. Pour pallier cette grave insuffisance, j'entrepris de les consolider en les remplissant des briques de couleur vives dont j'avais débarrassé ma ville les deux années précédentes et dont je n'avais plus besoin. Bien que cette opération me prît beaucoup de temps, elle n'apparaît aucunement sur les photographies puisque les façades restèrent généralement inchangées. La meilleure surprise de l’année fut l’arrivée de toits triangulaires vert kaki pouvant couvrir une surface d’un tenon et ressemblant, posés sur le côté, à des portions de Vache qui rit. C’est d’ailleurs l’appellation qui leur est communément donnée en Allemagne (ce sont les fameux «Käseecken»). Ces petits toits triangulaires se révélèrent impeccables pour couvrir les surfaces d'un tenon, très présentes dans les immeubles aux nombreux retraits ou décrochements du centre-ville. Leur couleur assez claire, rappelant le cuivre oxydé, convenait en outre parfaitement aux édifices inspirés de l'architecture art-déco des années trente dont, à la Nouvelle-Yorque, la tour Empire, la tour Chrysler, le centre Rockefeller et les imposantes bâtisses bordant le parc municipal, comme les résidences Eldorado, San Rémo et Majestic fournissent d’excellents exemples. Ces pièces me permirent de me débarrasser d'un très grand nombre de minidalles translucides rouges qui me sortaient de plus en plus par les yeux et dont je disais, pour tenter de justifier leur présence, qu'il s'agissait de panneaux photovoltaïques. Par contre, en raison du léger arrondi de leurs bords, ces toits triangulaires s'avérèrent moins convaincants dès qu'il fut question de couvrir des surfaces plus importantes. Je m'en servis, par exemple, pour les toitures en dents de scie d'une usine mais le résultat ne répondit pas à mes attentes.

Mon inclination pour les gratte-ciels staliniens ne faiblissant pas, je pris la décision, alors que ma ville en dénombrait déjà huit exemplaires, d’en construire quatre autres: l’hôtel Capitale, le ministère de l’éducation, le Conseil d’état et l’université que je fis culminer à 240 mètres. La taille de mes différents immeubles a toujours été pour moi un sujet de préoccupation car je déteste que les rapports de grandeur entre les différentes parties d’un tout ne soient pas raisonnablement respectés. Cette obsession remonte à longtemps puisque je ne supportais pas, enfant, que mes camarades de jeu mélangeassent les petits modèles avec les grands quand nous voulions jouer aux voitures miniatures. Un tel écart vis-à-vis de la vraisemblance me semblait impardonnable et gâchait tout simplement mon plaisir. De la même manière, j’avais été très déçu par un cadeau qu’on m’avait fait. Il s’agissait d’un autobus londonien qui, bien qu’il fût de la même marque que mes autres voitures miniatures, était, du simple fait qu’il avait la même taille qu’une berline familiale, complètement disproportionné. Cela dit, il existe aussi, dans le monde réel, des immeubles qui semblent ne pas avoir été bâtis à la même échelle que les constructions environnantes et dont les disproportions sont particulièrement disgracieuses. Les exemples sont légions et je n’en citerai que quelques-uns. Il y a, à la Mecque, le titanesque gratte-ciel de la Maison de Dieu (on imagine, rien qu’au nom, comme on doit s’y fendre la poire), dont le cadran de l’horloge mesure à lui seul 42 mètres de diamètre, soit l’équivalent d’un immeuble de quinze étages. Je m’étonne d’ailleurs qu’un état bigot, qui, pour des raisons religieuses absconses à mes yeux, ne connaît de cesse qu’il n’ait opprimé une grande partie de ses sujets, des femmes aux homosexuels en passant par les laïcs, les athées et les libertins, ait toléré que soit construit ce monstre qui écrase et pulvérise de sa laideur étalée sur dix hectares de surface et six cents mètres de hauteur le lieu le plus sacré de toute une civilisation le rendant, en comparaison, ridiculement minuscule pour ne pas dire inexistant. Il y a aussi, parmi les constructions disproportionnées, des barres d’immeuble démesurément longues, comme celle de Corviane, dans la banlieue de Rome, qui mesure 990 mètres, celle d’Oliwa, dans la banlieue de Dantzig, qui mesure 810 mètres ou celles de Prora, sur l’île de Rügen en Allemagne, qui font chacune (elles sont au nombre de cinq) 500 mètres de long et dont la décrépitude avancée accentue la brutalité. Je n’oublierai pas non plus les usines, les marchés de gros, les galeries commerçantes et les bazars qui peuvent couvrir des surfaces allant jusqu’à 50 hectares, comme le marché de Kharkov qui s’étire sur plus d’un kilomètre, surfaces qui nécessiteraient à elles seules quatre plaques de base, soit le quart de la superficie de mon centre-ville, si je voulais les reproduire à mon échelle. Inutile de dire que ces constructions surdimensionnées sont définitivement exclues de ma cité bien-aimée. En fait, j’aurais plutôt tendance, pour que ma ville semble plus étendue qu’elle ne l’est vraiment, à réduire artificiellement la longueur de certains de mes bâtiments. Ce procédé n’a d’ailleurs rien d’original et fut maintes fois employé au cours des âges. L’Arc de Triomphe à Paris, par exemple, fut bâti au sommet d’une butte artificielle et, pour le grandir encore, les immeubles qui vinrent l’entourer ne furent dotés que de quatre étages. De la même manière, mes barres d’habitation n’excèdent pas les 12 tenons, soit une centaine de mètres, ce qui est assez peu quand on sait, par exemple, que les immeubles de la ville de Sarcelles, dans la banlieue de Paris, mesurent de 60 à 280 mètres. À force de réfléchir aux mensurations optimales que devraient avoir mes immeubles, je pris l’habitude, lors de mes longues promenades en ville, de convertir mentalement en légos les bâtiments les plus intéressants. Ainsi, mon immeuble préféré, sur l’avenue Karl Marx, aurait-il, selon mes calculs, une longueur de trente tenons, alors que son équivalent à Microville n’en mesure que vingt, et une élévation de quatre briques dans sa partie la plus haute, ce qui, en revanche, correspond à la taille de son cadet microvillien. Ce petit jeu, qui est très simple pour les immeubles d’habitation constitués d’étages facilement dénombrables devient plus difficile quand il s’agit de monuments historiques ou de grands équipements. Qui, par exemple, pourrait dire, à vue de nez, combien mesurent, à Paris, l’Arc de triomphe, les tours de la cathédrale Notre-Dame, le dôme de l’hôtel des Invalides, les cheminées de la centrale thermique de Vitry ou les pylônes du Stade de France? Pour en revenir à mes gratte-ciels staliniens, lassé de me fier à ma seule intuition pour les construire, je finis par consulter l’encyclopédie et découvris, ô surprise, qu’à force de tâtonnements, j’en étais arrivé aux mêmes proportions que les originaux, ce qui ne manqua pas de me remplir de fierté. Ainsi, mon université a-t-elle exactement la même taille, soit 240 mètres, que son homologue moscovite.

Voici donc, après qu’elle fut actualisée par mes soins, la liste mondiale des plus hauts gratte-ciels de style néoclassique stalinien (les immeubles en vert se trouvent à Microville).

université Lomonossov – Moscou: 240 mètres

université – 2013/17/19: 240 mètres

palais de la Culture – Varsovie: 235 mètres

hôtel des Expositions – 2019: 220 mètres

Télévision nationale – 2010/18: 215 mètres

ministère des finances – 2012/17: 215 mètres

préfecture de police – 2010/18: 205 mètres

hôtel Ukraine – Moscou: 200 mètres

Conseil d’état – 2013/18: 195 mètres

ministère de l’intérieur – 2014: 195 mètres

Archives nationales – 2011/18: 185 mètres

ministère de l’économie – 2016/18: 185 mètres

hôtel Capitale – 2013/19: 185 mètres

ministère des transports – 2014/18: 180 mètres

résidence Kotelnitch – Moscou: 175 mètres

ministère de l’extérieur – Moscou:  170 mètres

Académie des beaux-arts – 2015: 165 mètres

ministère de l’éducation – 2013/18: 165 mètres

Académie des sciences – 2011: 165 mètres

ministère du plan – 2015: 165 mètres

Grand-Hôtel – 2011/18: 165 mètres

résidence Koudrine – Moscou: 160 mètres

hôtel de ville – 2011/18: 160 mètres

Cour des comptes – 2012: 155 mètres

ministère de l’industrie – Moscou: 135 mètres

Académie des Sciences – Riga: 110 mètres

Maison de la Presse – Bucarest: 105 mètres

L’apposition d’une seconde date à la première signifie que le gratte-ciel a été rebâti. Les nombreuses reconstructions dont bénéficièrent mes gratte-ciels staliniens s’expliquent par le fait qu’ils ressemblaient tous à l’hôtel Ukraine à Moscou et que, finissant par vouloir leur apporter un peu plus de variété, je reconstruisis une grande partie d’entre eux à partir de 2017. Je précise aussi que je ne compte pas l’antenne dans mes données chiffrées. Cette petite précision me rappelle le nombre incalculable de fois où l’on me souligna, à Berlin, que la tour de la télévision était plus grande que la tour Eiffel. Faut-il que le complexe d’infériorité (qui bien-sûr évolue toujours avec son contraire, celui de supériorité) soit profondément ancré pour en arriver à retenir puis à ressortir ce genre de données. N’ayant jamais souhaité vexer mes interlocuteurs et ne ressentant qu’une profonde indifférence à ce genre de considération bêtement chauvine, je me suis toujours retenu de rétorquer, que sans son antenne, la tour de télévision perdrait un tiers de sa hauteur et n’arriverait même pas aux épaules de sa rivale, ce qui, je le répète, ne constituerait pas un déshonneur pour autant.

Je me rendis compte que mes groupes scolaires n’étaient pas équipés de gymnases et pris la décision, puisque je disposais de suffisamment d’espace dans leur immédiate proximité, de leur adjoindre cet équipement supplémentaire à chacun.

Je construisis aussi, sur le modèle de celles qui existaient en RDA, une dizaine de polycliniques qui sont en fait de vastes maisons médicales regroupant toutes les spécialités et offrant une large gamme de traitements ambulatoires. Je finis, au cours des années suivantes, par les supprimer parce qu’elles ne me plaisaient plus mais je songe, aujourd’hui, à les réintroduire sous une autre forme qu’il me reste à définir. Actuellement les maisons médicales font partie des centres multiservices qui émergèrent en 2017 et qui regroupent, comme leur nom l’indique, toute une série de services comme je l’expliquerai ultérieurement.      

Je construisis, le long des voies de la ligne C du métro, mon second centre commercial, qui, comparé aux géants des pays du Golfe, est un nain malgré ses 350 mètres de longueur. Il est directement desservi par la station de métro Essor et ses toits ajourés de quatre longues verrières permettent à la lumière naturelle de pénétrer dans les différentes galeries.

Enfin, je construisis, grâce à la cinquantaine de toits pentus que je me procurai par hasard chez un brocanteur de mon quartier, mon premier monument historique: le Palais royal, qui, puisque cela faisait des lustres que la révolution avait renversé le dernier monarque, accueillit un musée dédié aux architectures baroque et classique.

 

ANNÉE 2014

En 2014, les choses évoluèrent moins rapidement que les années précédentes et les travaux se concentrèrent dans les nouveaux quartiers qui virent le jour au sud de la ville. J'y conçus un nouveau type d'immeuble d'habitation, que je dénommai BH1 (barre d’habitation de type numéro 1), aux façades bicolores, comptant une douzaine d'étages et rappelant les barres de logements sociaux que l'on rencontre dans les banlieues du monde entier. Sachant que ce ne sont pas ces immeubles en eux-mêmes qui posent des problèmes mais plutôt leur manque de mixité sociale, de desserte, d'entretien et d'offre socio-culturelle à proximité, je ne me fis pas de souci pour mes nouvelles constructions qui, se situant toutes à courte distance d'une station de métro, bénéficiant à leurs portes de tous les services imaginables et ayant la chance d'exister dans une ville respectant à la lettre les dispositions de l’excellente et tant attendue loi de Solidarité et de Renouvellement Urbain promulguée par le gouvernement socialiste de Lionel Jospin, n'avaient aucune raison de se transformer en poudrière. Je rappelle à ceux qui l’ignorent ou l’ont oublié que cette loi astreint chaque commune en France, sous peine d’amende, à disposer d’un parc de logements sociaux représentant 30% du total des logements de la commune et contraint de la même manière les maîtres d’ouvrage à doter chaque nouvel immeuble d’un minimum de 30% de logements sociaux. J'entrepris en outre de densifier davantage l'intérieur des îlots en lançant la construction de nouveaux bâtiments sociaux (maisons de retraite, centres multiservices, piscines, gymnases, casernes de pompiers etc...) sur les terrains inoccupés.

Je pris aussi la décision de faire pivoter de 90 degrés (opération inimaginable dans le monde réel mais réalisable en un tournemain sur une maquette ou dans un jeu de simulation) le Ministère de l’éducation qui débordait d'un tenon sur l'avenue adjacente, ce qui me donnait de l'urticaire - eh oui, je suis un grand maniaque - dès que mes yeux tombaient sur cette épouvantable anomalie. C'est d'ailleurs tout l'avantage du monde virtuel qui permet aux apprentis bâtisseurs, selon leur humeur et leurs caprices, de supprimer ou de remanier le bâti sans autre forme de procès. Quand on songe aux monstruosités architecturales du monde réel qu'il faut se coltiner, une fois achevées, pendant toute une génération, voire davantage, on regrette de ne pas disposer des pouvoirs que confère le simulacre. On s'étonne aussi, en découvrant la laideur de certaines constructions, d'apprendre qu'elles ne furent pas édifiées par des architectes ayant eu délibérément l'intention de nuire. Mais qu'eussent-ils donc bâti, se demande-t-on stupéfait, s'ils eussent été malintentionnés? Les exemples de réalisations calamiteuses sont légions et j'entrepris, en 2014, de dresser une liste des cas les plus manifestes, liste que je finis par abandonner, tant elle ne cessait de s’allonger. Les premiers exemples qui me vinrent à l'esprit furent les parcs de stationnement de la rue Victor Hugo à Bordeaux, de la place Victor Hugo à Toulouse (ce pauvre homme attire décidément la poisse) et de la place Laissac à Montpellier (qui fut démoli récemment), trois villes que je venais de visiter, mais je ne les retins pas pour deux raisons. D'une part, ces bâtiments n'ont jamais eu la moindre prétention dans le domaine esthétique même si cela ne les excuse en rien et, d'autre part, l'immense majorité des personnes s'intéressant à l'architecture ne sait rien de leur existence. Je m'aperçus très vite, en dressant cette liste, que la chose n'était pas aisée. J'eus même mauvaise conscience à plusieurs reprises quand, souhaitant ajouter des réalisations qui se révélaient unanimement décriées sur la toile, j'étais assailli par cette odieuse impression d'hurler avec les loups. Ébranlé par ce déchaînement de détestation que je découvrais et par la vulgarité de l'opprobre générale, je fus même tenté, dans certains cas, de prendre la défense d'édifices condamnés sans appel et de vouloir les réhabiliter. Je pense notamment au Palais des soviets de Kaliningrad, que je me mis tout à coup, sans revenir entièrement sur mon premier jugement, à considérer d'un autre œil. Il convient néanmoins de préciser que ce léger attendrissement qui me gagna ne concerna que les immeubles à l'architecture brutaliste, ne parvenant pas, malgré tous mes efforts, à trouver des circonstances atténuantes aux réalisations de style postmoderniste dont le côté terriblement parvenu fait rire les voyageurs autant qu'il fait pleurer les malheureux riverains pour peu qu’ils soient dotés de goûts architecturaux se rapprochant des miens. Aujourd'hui, quand je regarde cette liste, je la trouve injuste pour plusieurs raisons. D'une part n'y figurent que des immeubles contemporains alors que je me souviens bien avoir rencontré de vieux édifices au style particulièrement indigeste, comme le palais Pitti à Florence, l’église Saint-Basile à Moscou, le palais Longoria à Madrid ou la façade de l'église Saint-Eustache à Paris pour ne citer que quatre petits exemples. D'autre part, certaines villes comme Londres, Berlin ou Milan s'y trouvent plusieurs fois mentionnées quand tant d'autres, bien plus laides à mes yeux comme Birmingham, Duisburg, Bochum, Gelsenkirchen, Chemnitz, Charleroi, Dunkerque, Lens, Bytom, Gliwice, Ostrava, Iasi etc…, brillent par leur absence. Mais revenons à nos moutons.

De même que je fis pivoter le ministère de l’éducation, je fis reculer de 400 mètres le Conseil d’état pour qu’il continuât d’être le point d’aboutissement de l’avenue de la République que je venais d’allonger d’autant lors de l’aménagement d’un nouvel arrondissement au sud de la ville. Même si je n’ignore pas qu’il arriva, comme ce fut le cas à Bucarest dans les années 80, qu’on déplaçât des bâtiments d’une grande valeur architecturale lors d’importants travaux de reconstruction, il n’en reste pas moins vrai que ces opérations ne concernèrent que des édifices de taille incomparablement plus petite que celle de mes gratte-ciels staliniens et je ne pense pas qu’il soit possible, dans le monde réel, de faire ce que je fis à Microville. Comme le dirent à l’époque les ingénieurs chargés de ces projets à Bucarest, déplacer de quelques centaines de mètres des églises orthodoxes pesant plusieurs milliers de tonnes représentait, dans un pays aux moyens techniques et financiers limités, une prouesse équivalente au lancement d’une fusée intersidérale. Le Conseil d’état, pour revenir à lui, subit d’ailleurs une nouvelle fois la même opération lorsqu’en 2018 j’allongeai pour une seconde fois cette même avenue de la République.

Pour que le Palais royal ne restât pas le seul monument historique de Microville, j’entrepris la construction d’une cathédrale. Nourrissant moi-même une profonde aversion envers toute forme de croyance ou de superstition, je n'étais pas très enclin à voir un édifice religieux se dresser dans mon centre-ville mais, puisque les pièces dont je disposais s'y prêtaient étonnement - sans doute les plus illuminés y verront-ils la démonstration d'une indéniable volonté divine - et que j'ai toujours été sensible aux folies architecturales de l'art ogival, je finis par me laisser tenter. Il fut décidé à l'unanimité que ce gigantesque bâtiment néogothique, dont la nef dépasse en longueur celle d’Amiens et en hauteur celle de Beauvais, abriterait un musée dédié aux architectures romane, ogivale et flamboyante.

La meilleure surprise de l’année fut l’arrivée de dalles gris clair. Je les attendais depuis longtemps et m'en servis pour refaire les toits d'un très grand nombre de gratte-ciels et d'édifices publics. En revanche, je choisis de ne pas trop les employer pour les bâtiments de faible élévation afin que ceux-ci ne fussent pas de la même couleur que la voirie (gris clair pour les trottoirs et gris foncé pour les chaussées) qui, en 2014, était encore inexistante mais dont l’aménagement, c’est du moins je ce que j’espérais, allait bien finir par se faire, ce en quoi je ne me trompais pas puisque cela se produisit trois ans plus tard.

 

ANNÉE 2015

Mes gratte-ciels ne me satisfaisant toujours pas malgré la réalisation de nombreux travaux, j'imaginais encore, au début de cette année 2015, qu'il fallait, pour les améliorer, leur ajouter de la transparence comme je l’ai précédemment expliqué. Or, ce fut au cours de cette nouvelle année que j’en vins à changer d’avis. Je compris qu’il fallait au contraire, pour chaque édifice, choisir entre la transparence et l'opacité et se garder, à l'échelle où je travaille, d'introduire cette étrange alternance de pierre et de verre au sein d’une même construction. Je m'explique : à mon échelle, soit au millième, une brique de taille normale mesure une dizaine de mètres, soit l'équivalent de trois étages. Si les briques opaques et les briques translucides se succèdent en alternance, ce qui était devenu le cas pour un très grand nombre de tours, on obtient un empilement de strates passant, tous les trois étages, du verre à la pierre (trois étages de pierre suivis de trois étages de verre et on recommence ou bien encore, si l’on double la hauteur des étages en verre, trois étages de pierre suivis de six étages de verre et on recommence). Je ne dis pas qu'une telle ordonnance soit impossible et sans doute existe-t-il de par le vaste monde quelque édifice l'adoptant, mais un pareil agencement ne peut pas devenir la règle générale pour l'ensemble d'une ville.

Ce fut l'obtention d'un grand nombre de plaques aux couleurs sombres en 2015 puis en 2016 qui me fit changer d’avis et me permit de revoir une partie de mes gratte-ciels. Grâce à l'introduction de ces plaques d'une épaisseur de trois millimètres (soit l'équivalent d'un étage), les tours que je reconstruisis me parurent plus réalistes et je compris qu’il fallait dorénavant persister sur cette voix. Elles se retrouvèrent désormais, après les travaux de réfection, composés d'une succession de strates pour la vocation desquelles j'avais une explication plausible: un étage technique opaque (soit une plaque grise par exemple) suivi de neuf étages de bureaux (soit trois briques translucides beige par exemple), cet arrangement pouvant être répété plusieurs fois afin que mes immeubles atteignissent une élévation de 30 à 100 étages (soit 10 à 30 centimètres à mon échelle).

Au cours de cette année, je pris la décision, par commodité, de ne plus construire de nouvelles lignes de métro. Les franchissements de rue me causaient trop de problèmes et j'en avais assez, dès que je soulevais une plaque de base sur laquelle passait un tronçon du métro, que la courbure résultant inévitablement du maniement fît sauter l'ensemble de la ligne qu'il fallait alors replacer laborieusement, opération qui pouvait devenir très crispante quand la ligne à reconstruire se faufilait au milieu d'une longue série de gratte-ciels.

L'Assemblée nationale fut démolie pour être remplacée par un grand magasin. Qu'on se garde d'y voir l'abdication de la politique devant les forces débridées du marché : les députés siégèrent dorénavant dans un tout nouvel immeuble rappelant, avec un brin d'imagination, celui des Nations Unies à La Nouvelle-Yorque. Ils furent à nouveau délogés, deux ans plus tard, lorsque je reconstruisis, pour la seconde fois, l’Assemblée nationale lui faisant arborer une façade de style néoclassique convenant davantage à la dignité de leur fonction républicaine (pouf pouf).

Grâce à la conception d'un nouveau type de façade composé de longues baies vitrées s’élevant sur une dizaine de mètres en surplomb des premiers niveaux sur rue et inspiré du cinéma International, construit en style moderniste au début des années soixante sur l’avenue Karl Marx à Berlin, je refis les façades de toutes les gares et construisis un bon nombre de grands magasins, de théâtres et de cinémas dont certains furent érigés dans les nouveaux quartiers qui virent le jour à l’est de la ville. Il convient de préciser que mon engouement pour ces façades au style moderniste porte principalement sur leur réalisation à petite échelle. Il importe en effet de ne pas oublier que la fascination exercée par les maquettes sur les architectes et les urbanistes conduisit aux pires abominations. Moi-même, qui ne suis ni l’un ni l’autre, sais pertinemment qu'une maquette possède une esthétique qui n'appartient qu'à elle et peut irrémédiablement s’évanouir au premier changement d'échelle.

Je construisis, dans ces nouveaux quartiers s’élevant à l’est du centre-ville, le Palais épiscopal, mon troisième édifice historique, qui se dresse en face du Palais royal et lui ressemble beaucoup puisqu’il n’est constitué, comme son voisin, que de briques blanches et de toits pentus rouges. Étant entendu que la religion constitue une nuisance pour l'ensemble de la société, notamment pour les concubins, les divorcés, les mères célibataires, les homosexuels, les libertins, les libres penseurs et pour tous ceux qui préfèrent penser plutôt que croire, il fut décidé que ce nouveau palais abriterait une extension du musée dédié aux architectures baroque et classique.

Étant passé, quelques jours avant d’entreprendre la réalisation de ces nouveaux quartiers, devant le château de Berlin dont la reconstruction s’achevait, j’avais été stupéfait de découvrir que sa façade orientale, celle donnant sur la Spree, n’était qu’un long mur lisse percé d’ouvertures rectangulaires toutes identiques, ne se distinguait en rien d’un quelconque bâtiment administratif de notre univers mondialisé et contrastait fortement avec les trois autres façades baroques, leur donnant, malgré l’indéniable réussite de ces dernières, un air désagréablement artificiel comme si elles étaient construites en carton-pâte. Aussitôt, j’avais fait quelques recherches sur la toile et avais appris qu’il en avait été décidé de la sorte pour que l’on n’oubliât pas que ce nouvel édifice n’était qu’une copie de l’original qui avait été détruit pendant la guerre puis rasé du temps de la RDA. C’était un peu comme si Eugène Viollet-le-Duc, lors de la restauration (on pourrait même parler de reconstruction) de la cathédrale Notre-Dame, avait érigé une flèche moderne en béton armé dénuée de tout ornement pour que l’on n’imaginât pas, si au contraire il l’eût bâti dans le même style que le reste de l’édifice, qu’elle fût authentique et que l’on ne fût pas désappointé, après avoir cru qu’elle l’était, d’apprendre qu’on s’était trompé. Et encore ne s’agit-il pas de l’exemple le plus probant car cette flèche n’a effectivement jamais existé alors qu’il ne se serait agi, pour revenir au château de Berlin, que de la renaissance d’une aile dont l’existence passée est réelle et très bien documentée. J’avoue que ce raisonnement des maîtres d’ouvrage me laisse dubitatif. Lorsque j’avais visité, sans m’être documenté en aucune manière auparavant, le centre historique de la ville de Dantzig du temps de la Pologne communiste, j’avais été très impressionné par la richesse architecturale de ses vieilles demeures et ne m’étais pas senti trahi, quand, le lendemain, on m’avait expliqué qu’il s’agissait d’une reconstruction, ce qui, pour tout dire, n’avait fait au contraire qu’accroître mon admiration. Aussi, ne puis-je pas comprendre que certains édifices aient le privilège d’être entièrement reconstruits, comme le château de Lunéville, la cathédrale de Dresde ou le Palais royal de Varsovie tandis que d’autres sont condamnés à perpétuité à végéter dans l’état où l’usure du temps ou les aléas de l’histoire les ont abandonnés. Ce fut lors de ma visite de Pompéi que ce sentiment se manifesta le plus aigûment. Ayant visionné des reconstitutions virtuelles aux détails tellement impressionnants de ce lieu mythique, je ne pus m’empêcher d’être un peu déçu de ne voir, arrivé sur place, que les rez-de-chaussée décrépis des maisons, les moignons calcinés des colonnes et les empreintes poussiéreuses des fresques. Il m’arrive même de regretter, et je reconnais que cette pensée n’est pas très orthodoxe, que Saddam Hussein, cet épouvantable dictateur, n’ait pas eu le temps de mener à bien, à cause des circonstances que nous connaissons, son projet de reconstruire la ville de Babylone. Bref, même si je sais qu’Eugène Viollet-le-Duc est très critiqué et que je comprends parfaitement les raisons pour lesquelles il l’est, je ne peux m’empêcher de l’admirer, tout comme j’admire les architectes du château de Guédelon, et de me ranger de son avis quand il dit que restaurer un édifice, c'est le rétablir dans un état complet qui peut très bien n'avoir jamais existé à un moment donné.

Afin que ma ville ne devînt pas un épouvantable puzzle à chaque fois que je souhaitais la sortir de ses boîtes pour la reconstituer, j'entrepris de numéroter ses différentes plaques qui sont aujourd'hui au nombre de 90 (sans compter les 20 plaques du littoral). Je recourus, pour mon premier système de numérotation, aux petites dalles translucides rouges dont je disposais en grande quantité, les ayant pratiquement toutes bannies de ma ville. Ce système devant être le plus discret possible, j'imaginai de nouveaux chiffres permettant de compter jusqu'à 99 sur une surface maximale de 8 tenons. Lorsque j’entrepris, en 2016, d’engazonner mes terrains vagues, je me résolus, trouvant ces agglomérats rougeoyants décidément trop laids, à renoncer à ce marquage. Je lui substituai un système de petites étiquettes rouges d'un centimètre carré collées, pour qu'elles fussent les plus discrètes possibles, sur les toits rouges des édifices publics de très faible hauteur se situant à l'intérieur des îlots. Enfin, lorsque je refis en 2018 tous mes édifices publics de proximité et qu’ils perdirent leur toiture rouge, j’abandonnai ce second marquage pour le remplacer par un étiquetage amovible en plastique posé sur chaque plaque, étiquetage que j’enlève en début d’exposition et replace quand elle s’achève.  

C’est aussi en 2015 que je pris la décision de réaliser un plan de ma ville, d’une part, pour le plaisir de le dessiner et, d’autre part, pour mieux localiser mes édifices existants et mieux répartir les constructions à venir. Je me rendis compte, lors de l’élaboration de ce plan, que certains quartiers manquaient d’équipements collectifs quand d’autres en comptaient beaucoup trop, ce qui, bien-sûr, fut rectifié dans les plus brefs délais. Je m’aperçus aussi que je n’avais toujours pas baptisé mes stations de métro. La solution la plus simple était de les nommer géographiquement d’après l’avenue ou le monument les plus proches comme c’est souvent le cas (République, Opéra, Grand-Palais) mais je choisis de m’inspirer des stations du métro de Pyongyang dont l’enflure des appellations n’a d’égale que l’absence complète d’indication qu’elles fournissent sur leur localisation. C’est ainsi, qu’à l’inauguration de leur nouveau métro dans les années 70, les habitants de Pyongyang voyagèrent d’Étoile rouge à Marche triomphale en passant par Avenir radieux et Lutte opiniâtre sans avoir la moindre idée des endroits qu’ils venaient de traverser. J’ironise et je raille mais qui ne rêverait pas, pour parler sérieusement, d’habiter à la station Inlassable érection du socialisme ? Bref, en l’honneur des pauvres et moins pauvres usagers du métro de Pyongyang, la ligne A comprend actuellement les stations Avènement, Flambeau, Partisans, Avenir, Étendard, Libération, Prospérité et Cosmonautes, la ligne B les stations Gloire, Fraternité, Révolution, Avenir, Émulation, Résistance et Nation et la ligne C les stations Envol, Constitution, Progrès, Libération, Ardeur, Essor et Triomphe.

 

ANNÉE 2016

L'année 2016 fut très riche en transformations. Elle commença par un constat. Mon voisin me fit incidemment la remarque que la grande majorité de mes gratte-ciels avaient la même taille, soit une vingtaine de centimètres, ce qui équivaut à une soixantaine d'étages. Il faut bien reconnaître qu'en maintes occasions rien ne vaut un regard neuf. Bref, il avait raison, il fallait agir. Si je n'avais pas souhaité implanter de gratte-ciels gigantesques dans ma ville, à l'exemple de la tour Califat aux Émirats, c'était, d'une part, pour que les autres constructions ne devinssent pas, en comparaison, ridiculement minuscules et, d'autre part, pour que l'étendue de ma ville n'en parût pas amoindrie. Je préférais en effet que ma ville (dont les côtés mesurent actuellement trois mètres et demi) soit quinze fois plus large que la taille de son plus haut gratte-ciel plutôt que quatre fois seulement. Je me résolus tout de même, pour marquer la silhouette de Microville, à construire un gratte-ciel beaucoup plus élevé que les autres. Je m’inspirai, pour sa réalisation, de l’une des anciennes tours du Centre International du Commerce à la Nouvelle-Yorque dont la forme est très facilement reproductible et me servis d’un lot de briques rainurées noires dont je n’avais plus besoin. Elle se dresse à l'intersection des lignes A et B du métro, culmina dans un premier temps à 420 mètres mais fut rehaussée l’année suivante pour passer à 475 mètres. Elle fut, pendant deux ans, le plus haut gratte-ciel de Microville avant d’être détrônée, en 2018, par une nouvelle tour atteignant les 610 mètres. Dans la foulée, je pris la décision de réduire la taille d'un certain nombre de gratte-ciels et d'en construire de nouveaux, plus petits, mais souvent composés de plusieurs corps de bâtiments reliés les uns aux autres par des passerelles vitrées. Je m'aperçus immédiatement qu'il s'agissait d'une excellente idée. Quelques années plus tard, revenant partiellement sur mon engouement des premiers temps, je finis par modifier ces bureaux de faible élévation comme je l’expliquerai plus loin.

En 2016, six ans après sa création, les rues de ma ville n'étaient toujours pas asphaltées faute de matériel. N’étant toujours pas parvenu à mettre la main sur une quantité suffisante de dalles gris foncé pour les chaussées et gris clair pour les trottoirs (il m'en fallait au bas mot quelques dizaines de milliers), mes administrés en étaient réduits à circuler sur de la terre battue et n’avaient jamais vu d’espace vert de leur vie. L'arrivée de dalles vertes, claires et foncées, me convainquit qu'il fallait se lancer dans l'aménagement de parcs, de squares et de platebandes. J'aurais préféré, bien-sûr, que mes espaces verts fussent tous du même coloris, mais là aussi, faute de pièces aux dimensions adéquates, je me résolus, la mort dans l'âme, à recourir, pour une partie d'entre eux, à ces dalles à l'affligeant ton vert pisseux n'incitant pas à la promenade champêtre. Pour être plus précis, les dalles vert foncé dont je disposais mesuraient un tenon sur quatre et ne permettaient pas de couvrir toutes les surfaces, contrairement aux dalles vert clair qui, ne mesurant qu'un tenon sur deux, étaient beaucoup plus facilement insérables, notamment pour les platebandes des grandes avenues. Porté par mon désir d’offrir enfin de la verdure à mes administrés, j’en vins jusqu’à gazonner les interstices entre les voies ferrées comme on le voit sur les clichés de cette année, mais, n’étant pas vraiment satisfait du résultat, je finis par revenir sur ma décision.

Cette épouvantable pénurie de matériaux cessa soudainement l’année suivante, quand, comme je l’expliquerai ultérieurement, je reçus un gros arrivage en provenance du Danemark comprenant toutes les pièces nécessaires à l'asphaltage des rues, au dallage des trottoirs et à l'engazonnement de tous les espaces verts quelle que fût leur taille.

Je finis, après de longs atermoiements, par agrandir toutes mes stations de métro pour qu’elles pussent accueillir des rames de six voitures au lieu de trois précédemment. Elles sont aujourd'hui facilement reconnaissables à leur toiture noire et blanche. Il serait erroné d'imaginer que le style et la facture de ces nouvelles stations fussent le fruit d'une longue réflexion d'ordre esthétique. Elles furent réalisées avec les seules pièces en nombre suffisant dont je disposais pour qu'elles pussent toutes bénéficier (soit une vingtaine de stations) des travaux d'agrandissement que je m'étais assigné d'accomplir. Les anciennes stations, avec leurs toits arrondis translucides de couleurs différentes selon la ligne, ne me déplaisaient pas, bien au contraire, mais elles étaient devenues trop petites pour une ville en pleine expansion. J'avais en somme commis les mêmes erreurs qu'à Toulouse qui se vit contrainte d'agrandir à grands frais ses premières stations de métro quelques années après leur ouverture pour répondre à la hausse de la demande. De la même façon, la ville de Bordeaux qui, voilà quinze ans, opta pour un tramway magnifique permettant de requalifier tous les endroits qu'il traverse mais aujourd'hui saturé et désespérément lambinard, aurait peut-être mieux fait de se lancer tout de suite dans la construction, plus ambitieuse et beaucoup plus onéreuse, d'un métro. Pour revenir au métro de Microville, l’agrandissement des stations aériennes constitua, pour certaines d'entre elles, un véritable casse-tête en raison, d'une part, du manque de place et, d'autre part, du décalage nécessaire de tous les segments de viaduc. Aussi ne fut-ce qu'au prix de laborieux tripatouillages et d’une réduction substantielle de mon espérance de vie que j'en vins à bout. Deux ans plus tard, en 2018, elles subirent un nouveau ravalement de façade et, n’étant toujours pas entièrement satisfait du résultat, furent à nouveau transformer en 2019.

Ce fut en 2016 que commencèrent les travaux de reconstruction de l’avenue de la Liberté qui s’achevèrent trois ans plus tard. Cette avenue qui n’était alors bordée que d’immeubles d’habitation d’une dizaine d’étages fut entièrement remaniée pour ne plus abriter que des bureaux dont un grand nombre de tours. Cette décision ne fut pas dictée par le désir de tertiariser mon centre-ville mais par l’envie, d’une part, de créer de nouveaux gratte-ciels et par le souci, d’autre part, de recentrer mon quartier d’affaires qui, depuis l’érection de nouvelles zones résidentielles à l’ouest de la ville, avait perdu sa centralité, ce qui déséquilibrait à mon sens l’ensemble de l’agglomération. Les premiers coups de pioche touchèrent les pâtés de maisons jouxtant le Grand Hôtel qui firent bientôt place à de nouvelles tours dont le gratte-ciel en granit noir de la Banque centrale. Les travaux continuèrent les deux années suivantes et s’étendirent même, en 2019, aux rues adjacentes.

Lors de la construction des nouvelles zones résidentielles à l’ouest de la ville, où s’élevèrent le stade olympique, le Palais des sports, le ministère de l’économie, la gare routière et la gare de l’Ouest, je me rendis compte que je n’avais plus, pour les toitures des immeubles d’habitation, de ces dalles beige foncé que j’affectionne particulièrement. Comme il m’arrivait si souvent à cette époque, je manquais de tout, gérais tant bien que mal les pénuries et sentais peser sur mes épaules toute la lourdeur des plans quinquennaux d’antan où l’acquisition du moindre matériau en quantité suffisante constituait une épouvantable épreuve de force. Je finis par dénicher, à prix raisonnable, des dalles beige clair mais je les trouvais nettement moins jolies que les autres et, pour que mes nouveaux quartiers ne détonnassent pas sur les anciens, je pris la décision de doter mes deux avenues principales, l’avenue de la République et l’avenue de la Libération, de ces nouvelles toitures beige clair et d’employer les matériaux ainsi récupérés dans mes nouvelles zones d’habitation. L’année suivante, un nouvel arrivage de dalles beige foncé dans mon magasin de prédilection me permit de restituer les toitures d'origine, ce qui fit que je me retrouvai avec deux ou trois milliers de dalles beige clair au rebut dont certaines me servirent, quelques années plus tard, à réaliser mes plages de sable doré. Pour ce qui est des autres, peut-être finirai-je un jour par en trouver un usage profitable. Quant aux heures de travail perdues dans cette opération s’avérant parfaitement inutile, je préfère ne pas en faire le décompte.

Ce fut aussi au cours de cette année que je construisis le musée d'art contemporain que je recouvris de ces toits blancs légèrement incurvés que je trouve particulièrement adaptés à certains équipements collectifs. La partie centrale du musée, abritant les salles d'expositions, arbora des couleurs vives contrastant avec les bâtiments alentour. Alors que je n'avais cessé, au cours des années précédentes, d'éradiquer toutes les couleurs trop voyantes pour que ma ville gagnât en réalisme, je voulus, pour une fois, faire une exception à la règle. Pour contraster avec le bariolage des salles d'expositions qui le surplombent, le reste de l'édifice présente des façades entièrement vitrées, invitant le promeneur à la découverte et à l'incursion.

Je construisis aussi plusieurs piscines aux façades partiellement vitrées et aux toits blancs légèrement incurvés comme ceux du musée d’art contemporain. Ces équipements sportifs hébergent un bassin de taille olympique, une salle de remise en forme et une zone de détente.

L’événement le plus marquant de cette année fut l’arrivée d’équerres bidirectionnelles. Grâce à elles, je pus me lancer pour la première fois dans le mode multidirectionnel (MMD) dont j'avais vu de magnifiques exemples sur la toile, notamment toute une série de trains, de tramways et de véhicules utilitaires qui, malgré leur extrême miniaturisation, m'avaient paru particulièrement réussis ou, pour tout dire, incomparablement meilleurs que le plus achevé de mes édifices. Ce mode permettant d'emboîter les briques dans toutes les directions (vers le haut, vers le bas et vers les côtés) requiert des pièces dont je ne disposais pas jusqu'alors. Grâce à ces équerres blanches (qui ressemblent en fait à des L majuscules), je pus construire quatre gratte-ciels dont je recouvris les façades des petites dalles ajourées que j'avais employées pour les voies de chemin de fer et dont les rainures posées à la verticale les unes au-dessus des autres me permirent d'obtenir une texture très réaliste.

Enfin, je mis la main sur trois étoiles rouges (qui sont en fait roses mais disons que les nombreuses précipitations les ont délavées) qui convenaient parfaitement à mes gratte-ciels staliniens qui s’en virent immédiatement coiffés.

 

ANNÉE 2017

L'année 2017 fut à plus d'un titre une année décisive. Une rencontre fortuite m'ouvrit les portes de la Foire aux créateurs (Maker Faire) où, pour la première fois, j'eus l'opportunité d'exposer ma ville devant un public de plusieurs milliers de personnes. Durant les semaines qui précédèrent ce qui, à mon échelle, constituait un véritable événement, mon humeur ne cessa d'osciller entre l'exaltation et la frustration. J'étais survolté à l'idée de voir ma maquette exposée devant un large public et désespéré de ne pas trouver les pièces nécessaires à son achèvement. Comme c'est souvent le cas en pareilles occasions, le moment tant espéré fut nettement moins exaltant que l'attente qui l'avait précédé et le public nettement plus indulgent que tout ce que j'avais craint. Nombreux furent ceux qui ne s'aperçurent même pas que mes rues n'étaient pas asphaltées et qu'un grand nombre de mes immeubles manquaient cruellement de réalisme. Je reçus mon lot de compliments pour mon œuvre inachevée au même titre que d'autres qui, à mes yeux, en méritaient beaucoup plus ou beaucoup moins selon le cas.

Il est inutile de dire que la majeure partie de mes travaux de construction et d'embellissement se concentrèrent, cette année-là, sur les quelques semaines qui précédèrent l'exposition. Je pris, pour une énième fois, la décision de reconsidérer d'un œil critique chacun de mes gratte-ciels et entrepris, dans la mesure du possible, la réfection de tous ceux qui ne trouvaient pas grâce à mes yeux. Cela fut en partie possible grâce à l'acquisition d'une grande quantité d'équerres bidirectionnelles noires et grises qui s'ajoutèrent à celles que je possédais en blanc. Grâce à elles, je pus même réhabiliter une partie des petites dalles translucides rouges que j'avais bannies de ma ville après m'en être excessivement servi pour couvrir les petites surfaces de mes immeubles (je tentais alors de justifier leur présence en me persuadant qu'il s'agissait de panneaux photovoltaïques). J'avais fini, grâce à l'arrivée de nouvelles pièces plus adéquates, que je m’étais laborieusement procurées lorsqu’étaient démantelés les modèles d’exposition présentés dans les vitrines du magasin où je me fournissais, par les supprimer petit à petit et m'étais retrouvé avec des milliers de pièces au rebut. Quand je me rendis compte que je pouvais m'en servir en façade grâce aux équerres bidirectionnelles, je leur fis reprendre du service pour un résultat très honorable à condition de ne pas trop en abuser. Je me souvins alors que je possédais aussi un petit lot de dalles translucides bleues et m'aperçus qu'elles convenaient encore mieux. Les 300 pièces dont je disposais me permirent la réfection d'un unique gratte-ciel qui s'avéra très réussi. Aussi est-ce avec amertume que je regrette aujourd'hui de ne pas m'en être procuré davantage à l'époque où elles étaient disponibles à vil prix dans mon magasin de détail.

Je pris en outre la décision de supprimer progressivement tous mes immeubles composés de briques translucides incolores qui, en raison de leur trop grande transparence, manquaient de réalisme à mes yeux. Une fois de plus, c’est grâce aux équerres bidirectionnelles que j’y parvins pour une partie d'entre eux. Elles me permirent en effet de concevoir quatre nouveaux types de façades. Des façades très monolithiques grâce à l’emploi de dalles, des façades rainurées grâce à l’emploi de grilles, des façades courbes grâce à l’emploi de tuiles incurvées et des façades moyen-orientales, rappelant avec un brin d’imagination les panneaux mobiles de l’institut du Monde arabe à Paris, grâce à l’emploi de moucharabiehs, ces petites dalles blanches de quatre tenons ajourées de cinq ouvertures leur donnant une forme légèrement hélicoïdale. À quoi ces dalles peuvent bien servir en temps normal, j'avoue ne pas en avoir la moindre idée.

Le second moment décisif de l’année fut l’arrivée, trois semaines avant ma participation à une seconde exposition (il s’agissait cette fois-là du salon du modélisme au Palais des pionniers), d’une commande de plusieurs dizaines de milliers de pièces qu’il m’avait été possible de passer en raison de ma contribution à la Foire aux créateurs. Le passage de cette commande, pour laquelle on m’avait donné carte blanche, m’avait occupé plusieurs jours car il m’avait fallu dresser la liste des pièces que je souhaitais acquérir et surtout, ce qui était beaucoup plus difficile, avancer leur nombre exact. Je m’étais fixé pour absolue priorité l’aménagement de la voirie et des espaces verts dans ma ville et avais tergiversé des heures, ne parvenant pas malgré tous mes calculs à déterminer le nombre de pièces dont j’avais besoin pour réaliser ces travaux, avant d’arrêter des chiffres sur lesquels je ne cessais de vouloir revenir dès que je m’apprêtais à les rentrer sur le bon de commande. Je craignais en effet, en les sous-estimant, de rater cette unique occasion de réaliser ces aménagements que j’avais planifiés depuis si longtemps et, en les surestimant, de dépenser mon argent bien inutilement car, même si les prix unitaires m’étant proposés défiaient toute concurrence, quand ils se retrouvaient multipliés par plusieurs dizaines de milliers de pièces, ils se transformaient en une somme qui n’avait plus rien d’insignifiant. Préférant néanmoins, après toutes ces années de vache maigre, l’abondance à la carence, j’avais fini, après n’avoir cessé de jour en jour d’arrondir à la supérieure les estimations de la veille, par arrêter des sommes astronomiques. Et ce fut ainsi que du jour au lendemain je fus plongé du dénuement à la profusion. Je reçus un énorme colis contenant 30.000 dalles gris clair pour mes trottoirs et mes cheminements piétonniers, 15.000 dalles gris foncé pour mes chaussées, 5.000 dalles vert foncé pour mes espaces verts et mes platebandes ainsi que 4.000 minibriques translucides et 2.000 grilles triangulaires pour la réfection de certains de mes gratte-ciels. Je m’aperçus assez rapidement, pour les dalles servant à la voirie, qu’une quantité deux fois moindre aurait amplement suffi mais je fus heureux par la suite, lorsque j’entrepris des travaux d’agrandissement, de disposer de bonnes réserves et de ne plus avoir à craindre les pénuries. À l’inverse, je me rendis compte dès les premiers travaux de réfection de mes gratte-ciels que j’aurais pu tripler voire quadrupler le nombre de minibriques et m’en voulus d’avoir été si frileux.

Depuis longtemps, je regrettais que mon centre-ville ne fût pas traversé par un fleuve. J’étais tombé, en arpentant la cybérie, sur la maquette d’une jolie bourgade construite à la confluence de deux cours d’eau et avais trouvé le résultat particulièrement réussi. Aussi, quand s’était présentée l’opportunité de cette commande, avais-je immédiatement pensé qu’il était temps de concrétiser ce projet même si je n’ignorais pas qu’il s’agissait de se lancer dans des travaux titanesques requérant des milliers de pièces et des dizaines d’heures de travail. En effet, pour que le cours du fleuve fût plus profond que la ville et que les ponts restassent au niveau des artères, il fallait surélever l’ensemble des zones bâties, soit la cinquantaine de plaques sur lesquelles elles reposaient alors (elles sont aujourd’hui au nombre de 90). Après de longs atermoiements, j’avais fini par renoncer à ce projet pour deux raisons principales, la première étant son coût qui, malgré la bassesse des prix de détail, s’élevait à un bon millier d’euros et la seconde étant son volume. Je m’explique : les différentes plaques de ma ville sont rangées par lots de trois dans des caisses en plastique. Or, le rehaussement de toute la ville aurait limité le nombre de plaques à deux par caisse ce qui aurait considérablement augmenté, d’une part, l’espace de stockage dans mon appartement et, d’autre part, le volume à transporter lors des expositions, ce que je ne souhaitais pas. Cela dit, j’avoue qu’il m’arriva par la suite de regretter d’avoir pris cette décision. Si, par le plus fortuit des hasards, me disais-je alors, une grand-tante richissime encore inconnue de moi venait à mourir en me léguant tous ses biens, je déménagerais sur-le-champ pour disposer d’une grande pièce entièrement dédiée à ma ville qui se verrais enfin dotée d’un large fleuve enjambé de nombreux ponts. Il s’avéra, comme nous le verrons ultérieurement, que je n’eus pas besoin d’abréger la vie de quiconque pour réaliser, du moins partiellement, ce projet.

Les opérations d’asphaltage, de dallage et d’engazonnement m’occupèrent deux semaines complètes et faillirent me rendre fou en maintes occasions, notamment lorsque je m’apercevais que j’avais fait une erreur de plusieurs kilomètres dans le tracé d’une avenue et qu’il me fallait, pour rectifier le tir, extirper une à une les centaines de petites dalles que j'avais mal positionnées. Grâce aux minibriques translucides, j’entrepris la réfection d’un grand nombre de gratte-ciels et parvins à supprimer des centaines et des centaines de briques transparentes incolores. Grâce aux grilles triangulaires, je conçus un nouveau type de gratte-ciel rappelant l’immeuble de la compagnie d’assurances Metlife à la Nouvelle-Yorque. Le résultat me plut énormément et j’offris des emplacements de choix aux quatre gratte-ciels de cette catégorie.

Enfin, deux ou trois jours avant l’exposition de modélisme, je mis la main sur un lot de cinq cents petites briques gris clair à colonne latérale pouvant servir, à une toute autre échelle que la mienne, de poignée de porte et convenant parfaitement dans ma ville à la construction d’édifices néoclassiques à colonnades. Aussitôt, furent érigés six nouveaux bâtiments (le sénat, le palais de justice, la bourse, le musée des beaux-arts, le palais présidentiel et le nouveau parlement qui remplaça l’ancienne gare routière que je trouvais décidemment trop laide). Je refis aussi un ministère et surtout l’université qui, dorénavant, ressembla davantage au Palais de la culture à Varsovie qu’à l’université Lomonossov à Moscou.

 

ANNÉE 2018